Le 9 septembre 2026, la Ville de Paris a annoncé l’abandon du projet Bercy-Charenton, étant dans l’impossibilité de financer les 500 millions d’euros réclamés par le Groupe SNCF. Mais cet abandon ne règle rien pour la Petite Ceinture. Il fige une situation dégradée et laisse entrevoir une menace supplémentaire sur sa vocation ferroviaire : celle d’un déclassement.
Le grand projet de Bercy-Charenton abandonné : ce qui a été annoncé
Dans un article du Parisien publié le 9 septembre 2026, la Ville de Paris annonce renoncer au projet d’aménagement de la ZAC Bercy-Charenton « dans sa forme actuelle ». Pour mémoire, ce programme couvre notamment 20 ha de terrains ferroviaires aux confins du 12ᵉ arrondissement, et était censé accueillir quelque 5 500 habitants et 3 900 emplois côté parisien.
La cause invoquée : la SNCF réclamerait près de 500 millions d’euros pour l’acquisition des terrains et la reconstitution des voies ferroviaires à l’issue du chantier ; une somme jugée « en dehors de tout équilibre financier possible » par la Mairie du 12ᵉ arrondissement. La SNCF, elle, renvoie la responsabilité à l’État. La refonte « plus verte » votée en 2022 (moins d’immeubles, hauteurs plafonnées à 50 m, recettes réduites) n’a pas suffi à rééquilibrer le montage. Le maire de Charenton, Hervé Gicquel (LR), déplore l’arrêt d’une opération d’échelle métropolitaine.

Le protocole foncier de 2018, une épine dans le pied de la Ville de Paris ?
Bien avant l’annonce de septembre 2026, le dossier était déjà grippé. Le protocole foncier de 2018 (délibération 2018 DU 71 – 5) établissait un principe clair. Le Groupe SNCF reste propriétaire de la Petite Ceinture et des emprises de chantier jusqu’à leur rétablissement effectif à la fin du chantier, avant toute cession éventuelle à la Ville ou à la SEMAPA. De fait, les aménagements nécessaires – notamment pour le prolongement de la rue Baron Le Roy – ne pouvaient démarrer sans un nouvel accord, lequel n’a jamais abouti.

De plus, dès la fin 2023, un bras de fer oppose la Ville et SNCF Réseau sur l’implantation d’une base-travaux du volet Charenton-Bercy le long du Boulevard Poniatowski (côté parisien) : la Ville accuse la SNCF de retarder le démarrage du volet parisien de Bercy-Charenton. Selon certaines sources proches du dossier, SNCF Immobilier aurait aussi freiné l’instruction du permis de Charenton-Bercy.
Et surtout, à la sortie des JO, les finances parisiennes exsangues – près d’un milliard emprunté, 9,3 milliards de dette – ne permettaient plus de financer les études du prolongement de la rue Baron Le Roy. Depuis la refonte du projet de 2022, suite aux élections municipales de 2020, le projet était donc au point mort.
Le cheminement piéton jusqu’au boulevard Poniatowski, dernier soubresaut avant abandon du projet
Dernier frémissement avant l’abandon du projet : en février 2026, le Conseil de Paris a autorisé la maire à signer une convention d’occupation temporaire des terrains de SNCF Réseau pour aménager un cheminement piéton-cycles provisoire, à la charge financière de la Ville et sous maîtrise d’ouvrage de la SEMAPA, en préfiguration du prolongement de la rue Baron Le Roy. Une manière de « créer le linéaire » sans attendre l’accord définitif avec SNCF Immobilier et Réseau. Soit une illustration parfaite de la stratégie de contournement que notre association avait identifiée dès 2023. Sept mois plus tard, en septembre 2026, la Ville jette donc définitivement l’éponge sur le projet d’ensemble.

Dans le projet qui vient d’être abandonné, le triangle dessiné par la Petite Ceinture et les deux branches du raccordement de Bercy devenait le « hameau ferroviaire », un simple parc récréatif de 3,5 ha traversé par la rue Baron Le Roy prolongée. La plateforme ferroviaire elle-même n’était plus conçue que comme une « trame verte » reliant la Seine au Bois de Vincennes. Un aménagement qui tournait définitivement le dos à toute exploitation ferroviaire, réduisant une infrastructure stratégique à un mail paysager – ce que l’association combat depuis l’origine du projet.
Le vrai danger : le déclassement des voies de la Petite Ceinture
Il reste une inquiétude de fond. Le protocole foncier de 2018 protège uniquement la Petite Ceinture parce qu’elle demeure dans le domaine public ferroviaire, propriété du groupe SNCF (donc de l’État). Or, les menaces de déclassements de la ligne se multiplient à l’est et au sud de Paris : notre association redoute donc que la Ville ne revienne à la charge en contournant précisément cet obstacle.
Sur un « triangle ferroviaire » déjà déclassé, sorti du Réseau ferré national, il n’y aurait plus de linéaire à reconstituer, plus de gabarit ferroviaire à respecter, plus de tutelle du ministre des Transports. Le foncier redevient ordinaire – et le projet, débarrassé de ce qui le rendait financièrement inatteignable, pourrait alors ressortir des cartons, enterrant définitivement la vocation ferroviaire de la ligne.
Charenton-Bercy : au sud de Paris, le projet continue
De l’autre côté du périphérique, dans le Val-de-Marne, la ZAC Charenton-Bercy poursuit son cours (et inclut toujours une tour de 200 m de hauteur, mêlant hôtel et logements, en lieu et place de l’ancien centre commercial Bercy 2). Mais son articulation avec Paris repose sur le prolongement de la rue Baron Le Roy, seul trait d’union entre les deux quartiers.
Si ce prolongement ne se fait pas – ce que l’abandon côté Paris laisse en suspsens – Charenton-Bercy se retrouve amputé de sa liaison avec la capitale. L’abandon du volet parisien du projet plonge donc son volet charentonnais dans l’incertitude. De fait, il n’est pas à exclure que la Mairie de Charenton n’amène la Ville de Paris à relancer a minima son projet en vue de la création de cette jonction.

Rappelons que dans les premières esquisses du projet, le franchissement des voies de la Petite Ceinture par la rue Baron Le Roy prolongée était envisagé en souterrain (en prolongeant le niveau naturel du sol de cette rue, voir photo ci-dessous). Il a finalement été envisagé d’établir un croisement à niveau, sous la forme d’un passage à niveau avec les voies de la PC au droit du Boulevard Poniatowski.
Selon notre association, ce choix s’expliquerait par l’intérêt, pour SNCF Immobilier, de dégager et valoriser davantage de foncier en surface – au détriment direct de la continuité et de l’exploitabilité ferroviaire de la ligne, qu’un passage à niveau vient contraindre par nature.

L’état réel du terrain aujourd’hui
Sur place, la Petite Ceinture demeure une « voie fantôme » prise en tenaille entre deux usages :
- Côté est, une base-travaux liée au Technicentre Sud-Est Européen (Bercy) occupe l’emplacement de l’ancienne gare de triage de la Rapée-Bercy, à la naissance de l’ex-branche nord du raccordement – dont la suppression était déjà programmée par la ZAC.
- Côté ouest, la guinguette La Javelle et les jardins collectifs de Bercy-Encore, ainsi que diverses installations d’urbanisme transitoire, occupent les emprises.
Pour mémoire, les voies ont déjà été retirées le long du Boulevard Poniatowski, et le gabarit reconstruit au-dessus des voies de la gare de Lyon n’est calibré que pour deux voies au lieu de trois. Autrement dit, des atteintes concrètes à l’infrastructure ont déjà eu lieu, indépendamment du sort du projet d’ensemble.



La position de notre association
L’avenir de la Petite Ceinture dans le secteur de Bercy s’avère aujourd’hui plus flou encore qu’auparavant : l’abandon du projet ne clarifie rien, il fige une situation dégradée sans garantir la reconstitution de la plateforme ferroviaire.
L’ASPCRF reste pleinement mobilisée pour défendre la vocation ferroviaire de la ligne. Car ce secteur recèle un véritable potentiel de desserte : réactiver la Petite Ceinture et rénover le Pont National permettrait de desservir la gare des Gobelins de l’autre rive de la Seine, et de transférer une partie des circulations des gares de Lyon et de Bercy vers la gare d’Austerlitz – aujourd’hui sous-utilisée – via le Pont National et le raccordement de Tolbiac.
C’est cette vocation d’infrastructure vivante, et non de « trame verte » purement décorative, que l’association continue de porter.
Photo de couverture : vue aérienne des voies de la gare de Lyon, de la Petite Ceinture et de ses raccordements, sur le lieu où devait prendre place la ZAC de Bercy-Charenton. Crédit : P. Guignard / Air Images / APUR









